[INTERVIEW – Infirmière] « S’il n’y a plus d’humanité dans nos soins, notre métier perd tout son sens »
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[INTERVIEW – Infirmière] « S’il n’y a plus d’humanité dans nos soins, notre métier perd tout son sens »

Lucie Meyer est infirmière en Alsace. Les revendications du corps médical sont au cœur des débats aujourd’hui. Nous avons donc tenté d’éclaircir la situation.

Alsace-Actu – Pourquoi les infirmiers et aides-soignants manifestent-ils ? 

Ils manifestent pour dénoncer leurs conditions de travail qui sont de plus en plus déplorables. La direction des établissements veut toujours plus, alors que les soignants ont toujours moins de moyens. Soigner plus vite, un plus grand nombre de patients, avec moins de personnel.

Les horaires sont déjà un gros point noir :

  • Enchaîner des postes de 8 heures, de matin, d’après-midi ou de nuit. Alterner les rythmes de nuit et de jour est très éreintant et très mauvais pour la santé.
  • Souvent, faire des « soir-matin » : finir son poste tard le soir (vers 21h) et recommencer le lendemain matin tôt (vers 6h30 ou 7h selon les endroits).
  • Être rappelé sur les jours de congé
  • Avoir des heures supplémentaires à ne plus savoir qu’en faire mais surtout pas payées…

Selon les services, il est parfois même impossible aux soignants de faire une pause, ne serait-ce que pour aller aux toilettes ou même s’hydrater.

Toutes les restrictions de budget entraînent des restrictions de personnel. Le nombre de patients pris en soin par un même soignant augmente. Il n’y a plus d’humanité dans les soins. Les soignants courent après le temps, qui file entre leurs doigts. Les soins ne sont plus de qualité, il n’y a plus de « bientraitance ».

Les départs en retraite, les congés de maternité et les arrêts maladie ne sont pas toujours remplacés. Les soignants doivent « juste faire avec ».

Toutes ces conditions entraînent des dépressions, des burn-outs, voire même des suicides. Quand les autorités réagiront-elles ? Lorsqu’il y aura plus d’accidents lors des soins ? Des plaintes de patients ? Des décès ?

Alsace-Actu – Souvent en France, on considère les grévistes comme des profiteurs, des fainéants. Selon votre expérience, est-ce justifié de manifester ? 

Que ceux qui considèrent les infirmiers et aides-soignants comme des fainéants viennent travailler ne serait-ce qu’une journée, et ils comprendront pourquoi ils manifestent !

Pour moi, c’est tout à fait justifié de manifester pour défendre nos droits et réclamer des conditions de travail plus décentes, afin de prodiguer des soins de qualité, dans toute l’humanité que requiert notre travail. Cependant, à l’hôpital comme à l’EHPAD, les patients sont pris en soin à toutes les heures du jour et de la nuit. De ce fait, en cas de grève, il faut un service minimum pour assurer la continuité des soins. Les membres du personnel sont assignés et donc obligés de travailler. Une assignation ne se refuse pas, sauf en cas de maladie. Si elle est refusée, cela constitue une faute professionnelle et la personne risque des sanctions disciplinaires.

Alors dans ce cas, comment nous faire entendre ? Comment avoir du poids ?

Alsace-Actu – La situation en EHPAD est-elle unique ou généralisée à tout le secteur médical ? 

Je pense qu’elle est généralisée à tous les services. Lorsque j’étais étudiante infirmière, j’ai pu effectuer sept stages dans des structures et des services différents (dont un EHPAD). Et j’ai pu faire le même constat partout : les soignants n’ont pas les moyens de prendre en charge de manière convenable leurs patients.

Alsace-Actu – Comment pourrait-on expliquer cela ? 

Pour moi, deux choses expliqueraient cela. D’abord, les restrictions budgétaires et le manque de moyens financiers. Sans moyens, comment avoir un nombre de soignants suffisants pour prendre en soin les patients ? Comment avoir le matériel requis pour les soigner ? De plus, tous les patients disposant de l’AME ou de la CMU ne sont pas une aide pour le budget hospitalier…

Deuxièmement, la considération qu’a la direction du personnel soignant est révoltante. Les soignants sont pris pour des pions – et les patients pour des clients.

Alsace-Actu – Pouvez-vous me donner un exemple, une anecdote marquante pour montrer aux lecteurs la situation ? 

J’en ai malheureusement beaucoup trop.

Mon expérience la plus marquante s’est passée lors de mon CDD en EHPAD, en tant qu’infirmière.

Début de poste à 7h. Mme X. vient de décéder de manière inattendue. L’aide-soignante l’a trouvée morte dans son lit. Il faut prévenir le médecin pour qu’il constate le décès, prévenir la famille et préparer le corps. Sans oublier bien sûr le travail quotidien, c’est-à-dire préparer et distribuer les traitements des cinquante résidents à ma charge. Tout ça en moins d’une heure trente, tout en essayant de caler un minimum de « Bonjour – Comment ça va ? – A toute à l’heure » à chaque résident.

Je commence par appeler le médecin : il ne peut pas venir tout de suite. Si elle est « bel et bien morte », on peut préparer son corps. Sauf que, sans signature de l’acte de décès, je ne peux ni prévenir la famille ni la descendre pour la mettre sur un lit réfrigéré dans la chambre mortuaire. Elle doit rester dans sa chambre. Alors, j’enlève la perfusion de Mme X., ses multiples pansements, sa sonde urinaire, et l’aide-soignante fait la toilette mortuaire.

Deux heures plus tard, je rappelle le médecin qui n’a toujours pas pu passer, par manque de temps. C’est que Mme X. commence à sentir… Et ça peut incommoder les résidents et les soignants. De plus, sur les coups de 11h, les proches de Mme X. ont appelé pour prendre des nouvelles. Ce qui me place dans une situation bien difficile… Heureusement, c’est à ce moment-là que le médecin arrive enfin. Sans voir le corps, il me demande de leur annoncer qu’elle est décédée, si j’en suis bien certaine… Il constatera le décès pendant que ma collègue leur annonce la mauvaise nouvelle au téléphone (c’était mon premier décès, elle a eu pitié de moi, et je lui en suis reconnaissante encore aujourd’hui).

Mme X. peut enfin descendre se reposer sur son lit réfrigéré. Et moi, reprendre le cours de ma matinée déjà bien avancée. Je vais devoir décaler des pansements au lendemain, par manque de temps… Et me dépêcher de faire les autres, puisqu’à 11h30, je dois déjà vérifier et distribuer les traitements des résidents. Pour finir ma journée sur les rotules, sans avoir pu prendre de pause. Et tout ça, avec le sourire !

Alsace-Actu – Un dernier mot à ajouter, un message à faire passer ? 

Nous continuerons à nous battre. Il en va de l’essence même de notre métier : l’humain. S’il n’y a plus d’humanité dans nos soins, notre métier perd tout son sens.

Un commentaire

  1. les infirmières, aides soignates ,matons, flics de base, qui ont de la conscience professionnelle et travaillent dans des conditions abominables parfois, sont ignorés! ils devraient tout casser, tout bruler pour que le gouvernement les entende et agisse!
    quel drole de pays!

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