Philippe Richert ou le naufrage du légitimisme alsacien
Philippe Richert le soir du référendum raté du 7 avril 2013 sur le Conseil Unique d'Alsace (photo Wikipedia / Claude Truong-Ngoc)

Philippe Richert ou le naufrage du légitimisme alsacien

Un homme à bout

La démission de Philippe Richert de la présidence de la mal aimée Région Grand Est a d’ores et déjà été beaucoup commentée. Philippe Richert est à bout, n’en peut plus des critiques acerbes dont il est l’objet, en particulier de celles émanant des élus alsaciens de son camp (LR).

Quiconque se souvient de la force tranquille du « baron » local gouvernant la Région Alsace (qui il est vrai n’avait face à lui que des oppositions bien modestes) n’a pu être que surpris du changement intervenu dans la voix (devenue particulièrement aiguë) et de la nervosité du président de la nouvelle grande région.

Il n’y a pas que dans l’hémicycle régional que les interventions de Philippe Richert étaient devenus compliqués. On se souvient que même durant les réunions électorales de l’élection présidentielle 2017, Philippe Richert était régulièrement hué par les militants de son parti.

Dès lors qu’il s’est retiré, ses amis politiques louent l’homme d’État qui a occupé de nombreuses fonctions : Ministre, président du Conseil général du Bas-Rhin, président de la Région Alsace, puis du Grand Est.

La gauche, dont la plupart des représentants ont appelé à voter pour la liste Richert (malgré le maintien de la liste PS) lors des régionales de décembre 2015 pour empêcher la victoire du FN, devrait être indulgente. Comme l’a été Robert Hermann, président de l’Eurométropole de Strasbourg, dans une prise de parole au sujet de M. Richert lors d’un conseil de l’Eurométropole le vendredi 29 septembre 2017.

Quant aux détracteurs régionalistes de Philippe Richert, ils ne manquent pas de se réjouir du départ de celui qu’ils qualifient depuis plusieurs années de fossoyeur de l’Alsace.

Philippe Richert indécis face à une réforme territoriale honnie

En effet, Philippe Richert restera aux yeux de nombre d’Alsaciens celui qui a accepté la réforme territoriale votée en 2014 et appliquée en 2015 fusionnant les régions Alsace, Lorraine et Champagne-Ardenne dans un ensemble finalement nommé « Grand Est ».

Dans un premier temps, en juin 2014, il n’avait été question que de fusion Alsace-Lorraine. La confusion dans les esprits (y compris en Alsace) de la région administrative Lorraine contemporaine avec la Lorraine thioise (actuellement département de la Moselle) constituant l’Alsace-Lorraine historique avait limité la contestation à quelques rassemblements et à la mobilisation de quelques élus. Rencontrant rapidement son homologue socialiste lorrain Jean-Pierre Masseret, Philippe Richert s’était d’ailleurs déclaré favorable à la fusion Alsace-Lorraine.

L’ajout de la Champagne-Ardenne au projet a fini par mettre le feu aux poudres. Une fois n’est pas coutume, l’opinion publique alsacienne s’est massivement opposée à ce projet. Les Alsaciens ont eu le sentiment d’être symboliquement dépossédés de leur région. Au vu des dérisoires pouvoirs et moyens financiers de l’échelon régional, la « disparition de l’Alsace » n’était en effet que symbolique.

Sous la pression de l’opinion publique, Richert s’était finalement opposé vent debout au projet, organisant un grand rassemblement de 10.000 personnes place de Bordeaux à Strasbourg. Il avait même mis en place des tarifs réduits pour le TER, utilisant ainsi l’une des rares compétences de la Région au profit de la réussite de la manifestation.

Du côté de la gauche, même les députés PS Philippe Bies et Armand Jung se sont abstenus lors du vote à l’Assemblée Nationale, au prétexte de leur opposition à l’ajout de la Champagne-Ardenne au projet initial d’Alsace-Lorraine. Cela n’a pas empêché la gauche de connaître un reflux historique en Alsace lors des scrutins départemental et régional de 2015.

Toutefois, dès la loi votée, le légitimisme alsacien a repris le dessus : il fallait accepter la loi, et donc le redécoupage des régions. Pour Philippe Richert, tête de liste des Républicains pour la nouvelle Région, il y avait aussi l’enjeu de rassembler les électeurs des trois anciennes régions et de ne pas donner le sentiment aux électeurs de Lorraine et de Champagne-Ardenne qu’il n’était que le représentant des Alsaciens.

La surprise a toutefois été que, une fois élu à la tête du Grand Est, Philippe Richert n’a jamais manqué de dire qu’il considérait la fusion des régions comme définitive et que l’on ne reviendrait plus sur cette réforme. Provoquant ainsi déception et colère chez nombre d’Alsaciens, y compris dans sa propre formation où les initiatives se sont multipliées en faveur de la déconstruction du Grand Est.

Le marasme du 7 avril 2013

Comment expliquer ce renoncement? La réponse est peut-être à chercher dans le référendum raté du 7 avril 2013. Les Alsaciens étaient appelés à s’exprimer sur le projet de fusion des trois collectivités alsaciennes (les deux conseils généraux et le conseil régional) en une collectivité unique dotée des compétences et des budgets des trois collectivités fusionnées, voire de compétences supplémentaires.

Pour réussir, le référendum devait remplir des conditions particulièrement sévères définies par la loi : le OUI devait l’emporter dans chaque département, mais il devait également mobiliser au moins 25% des électeurs inscrits dans chaque département.

Hormis l’argument populiste de la réduction du nombre d’élus, les soutiens de la campagne ne sont jamais parvenus à mobiliser l’opinion publique sur les intérêts potentiels de ce projet. Il est vrai que Philippe Richert n’a pas toujours mené des campagnes électorales faciles : lors des régionales 2010 la victoire de la gauche en Alsace n’a jamais semblé aussi proche, de même que celle du FN en 2015. Enfin, certains se souviennent encore de la claque des municipales strasbourgeoises en 1995, lorsque Philippe Richert avait été battu dès le premier tour de scrutin par Catherine Trautmann (52% contre 26%).

Non seulement les seuils de participation requis n’ont pas été atteints dans le Bas-Rhin, mais les électeurs du département du Haut-Rhin furent à plus de 55% opposés  au projet. Avec pour crainte essentielle une centralisation des pouvoirs de la nouvelle collectivité par Strasbourg. Au final, malgré plus de 57% de OUI en Alsace, le référendum était invalide.

Philippe Richert s’est peu étendu sur le sujet après l’échec retentissant d’un référendum qui semblait difficile à perdre. Ce n’est qu’à quelques occasions rares et brèves qu’il a exprimé ses regrets sur ce projet qu’il avait porté. Comme s’il avait tourné la page d’une Alsace qui l’aurait rejeté.

Richert fut ensuite lourdement critiqué par les militants alsaciens – dont les effectifs jusqu’alors modestes ont été décuplés par la réforme territoriale – pour avoir refusé d’organiser une consultation référendaire symbolique sur la fusion des régions, après la collecte de plus de 100.000 signatures à cet effet.

Le naufrage du légitimisme alsacien

Philippe Richert, au terme d’une vie publique de 35 ans, n’a jamais su se défaire de la principale caractéristique de la classe politique alsacienne d’après-guerre : le légitimisme, auquel se rajoute l’ambition carriériste que traduit l’expression en Elsässerditsch de « Bandelejäger » (« chasseurs de rubans », de médailles).

La loi sur la fusion des régions devait s’appliquer malgré son impopularité. Philippe Richert n’a jamais cherché à incarner une quelconque forme d’opposition, fût-elle simplement passive. Son entêtement à accepter le fait accompli lui aura été fatal.

Le dernier exemple avant le baisser de rideau aura été l’affaire des panneaux des régions, avec le remplacement des panneaux des anciennes régions par les panneaux « Grand Est ». Bien que cela constitue une contrainte légale, Philippe Richert aurait pu une fois – sur un sujet secondaire et symbolique – exprimer un refus de mettre en application cette disposition.

Le dernier exemple avant le baisser de rideau aura été l’affaire des panneaux routiers « Grand Est » destinés à remplacer les panneaux des anciennes régions. Bien que cela constitue une contrainte légale, Philippe Richert aurait pu – sur un sujet secondaire et symbolique – refuser ou au minimum différer l’application de cette disposition. Il a au contraire fait preuve de diligence et de zèle et fait voter le budget de 150 000€ pour l’opération.

Néanmoins la nervosité de sa réponse en commission permanente à l’interpellation de l’élu FN Jean-Claude Bader (ancien de l’UMP) sur ce dossier a trahi l’hyper-sensibilité de Philippe Richert sur le sujet de la réforme territoriale, ainsi que son incapacité à surmonter ses propres contradictions.

Pour avoir accepté d’être le maître d’oeuvre zélé de la réforme territoriale, Philippe Richert aura finalement été sa première victime.

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