Tokenstok, ou le meurtre d’une entreprise alsacienne à coups de promesses de subventions
Capture écran site Tokenstok - crédit Tokenstok

Tokenstok, ou le meurtre d’une entreprise alsacienne à coups de promesses de subventions

Tokenstok est une entreprise innovante, « éthique et solidaire », lancée en mars 2017 par Charlotte Reinhart et qui est à l’agonie aujourd’hui, malgré des résultats très encourageants. C’est une « start-up », c’est-à-dire une entreprise qui ne devient rentable, voire très rentable, que quelques années après sa création. Pour survivre jusque-là, il s’agit de trouver des fonds. Et c’est ici que le parcours du combattant commence.

Tout s’annonçait pour le mieux

Depuis son début en 2017, l’entreprise a déjà beaucoup évolué : au départ il s’agissait d’un service de click&collect, qui mettait en relation des artisans alsaciens (pâtissiers, traiteurs…) avec des particuliers. Ceux-ci commandaient par l’intermédiaire de Tokenstok, et pouvaient récupérer leur commande 24h plus tard. Puis un service de traiteur événementiel, qui de la même manière faisait participer des artisans alsaciens lors de l’organisation d’événements du type anniversaire, soirées…etc, est venu s’ajouter. Enfin, des drives « locavores et solidaires », baptisés Tokendrive, à Colmar et Mundolsheim, ont ouvert. 30 artisans/producteurs sont adhérents à sa société. Toute la démarche s’inscrit donc dans une volonté de promouvoir les produits et les artisans d’Alsace.

Le chiffre d’affaires décolle (+ de 60 000€ en 2018) mais les investissements sont considérables : l’ouverture des drives nécessite 170 000€. Alors qu’elle pensait pouvoir compter sur des subventions qu’on lui avait promises, Charlotte Reinhart se retrouve sans les fonds espérés. Tokenstok, c’est aussi l’histoire de l’opacité totale dans l’octroi de l’argent public. La fondatrice explique toute l’histoire dans cette vidéo ci-dessous.

Des promesses non tenues ?

En effet, outre un prêt bancaire de 50 000€, l’entrepreneuse comptait sur des fonds en provenance de deux organismes. D’abord la Région Grand Est qui aurait dû lui octroyer 20 000€, sous réserve d’une embauche en CDI, via le dispositif baptisé « primo-innovant ». Charlotte Reinhart croit à son projet et choisit de jouer le jeu avec l’embauche, en septembre dernier, de Mélissa Rey. Mais à ce moment-là, coup de théâtre : finalement, les conditions ne sont pas remplies, car il faudrait que l’entreprise dispose de 20 000€ de fonds propres. Ce qui n’avait pas été mentionné au départ. A la suite d’appels téléphoniques, on fait comprendre à Charlotte Reinhart qu’elle n’obtiendra rien, l’argent public sera versé pour des entreprises qui font déjà plus de 300 000€ de chiffre d’affaires.

20 000€ qui s’envolent et une salariée à rémunérer. Mais le gros des fonds devait provenir des « Alsace Business Angels », « des personnes physiques qui investissent une part de leur patrimoine personnel dans des entreprises à fort potentiel de développement » comme on peut le lire sur leur site. Le projet les convainc, plusieurs rencontres concluantes et l’étude du dossier Tokenstok aboutit à une promesse d’un financement à hauteur de 100 000€. Mais le financement tarde, notamment quand Charlotte Reinhart leur indique que sa trésorerie ne pourra pas durer plus d’un mois, au début 2019. Ici ce n’est pas de l’argent public, mais ces promesses d’aides ont bien évidemment fait croire à l’entrepreneuse qu’elle pouvait se lancer dans le coûteux projet du Drive.

Enfin  la SEMIA, incubateur de Start-up, qui avait pour présidente Lilla Merabet. Cet organisme est chargé de subventionner les start-ups innovantes. En pleine période de « transition écologique », le projet de Charlotte Reinhart a de quoi plaire : local, faisant travailler le petit commerce, mettant en valeur l’Alsace… Après plusieurs rendez-vous, son projet devait passer en commission pour une subvention à hauteur de 100 000€, octroyée par la région Grand Est. En effet, la région ne donne ces subventions qu’aux projets validés par la SEMIA. La personne en charge de son dossier lui conseille même de changer l’adresse de son siège social, pour avoir plus de chance lors du passage en commission. Celle-ci ayant lieu soit à Strasbourg, soit à Mulhouse, les élus locaux favoriseraient les projets d’entreprises situées sur leur territoire. Mais depuis, plus rien. Pas de refus, rien de notifié, l’attente d’une réponse qui ne vient pas.

Charlotte Reinhart avait même contacté la BPI, Banque Publique d’Investissement, qui l’avait renvoyée vers la SEMIA. En réalité, la BPI et la SEMIA ne devraient pas se renvoyer les dossiers, et chaque organisme devrait traiter les demandes séparément. Bref, à l’arrivée, l’entrepreneuse n’a aucune aide ou subvention, et surtout ne sait pas pourquoi son entreprise, qui répondait à tous les critères, n’a finalement pas bénéficié de l’argent public.

Opacité totale

Son entreprise était pourtant éligible aux 20 000€ du dispositif « primo-innovant » de la région Grand Est. Après un SOS aux élus de la part de la fondatrice, c’est la députée Martine Wonner qui prend le dossier en main et écrit à tous les interlocuteurs concernés pour que les choses avancent. Alors, Charlotte Reinhart reçoit à 23h un SMS de Lilla Merabet, qui lui promet « de régler ce sujet » dès le lendemain. Mais rien n’est réglé. A noter que Lilla Merabet a voté la subvention à hauteur de 600 000€ de la start-up de son mari, au printemps 2018… Elle a dû démissionner et est aujourd’hui présidente du pôle innovation Grand Est.

Dès lors pourquoi une société qui remplit tous les critères d’attribution d’une subvention publique se voit interdire ces fonds ? L’argent public, est-il distribué selon le bon vouloir de quelques fonctionnaires ou selon des règles transparentes ? Il ne s’agit pas, pour Charlotte Reinhart, de « vivre de l’argent public ». Mais elle a respecté les règles et mis la santé financière de son entreprise en danger avec une embauche en CDI, sur demande de la région Grand Est, et se retrouve sans fonds versés. La SEMIA ne lui a toujours pas envoyé de réponse pour l’aide de 100 000€ et les Alsace Business Angels deviennent réticents suite à ces tergiversations des organismes publics.

Tokenstok, c’est donc l’histoire d’une entreprise prometteuse, active dans la transition écologique, soutenue par des promesses et en passe d’être tuée par des décisions obscures, des omissions, des retards… Charlotte Reinhart en est venue à souhaiter une action des Gilets Jaunes sur le sujet.

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